Y A-T-IL UN DROIT DU PLUS FAIBLE
A POSSEDER L’ARME NUCLEAIRE ?
Wayne Hall
En février dernier, dans un article publié dans le journal allemand de langue anglaise « The German Times », Christopher Bertram, ancien responsable de l’Institut allemand aux affaires de politique étrangère et de sécurité, a déclaré que les Etats-Unis pourraient mener à bien un désarmement nucléaire unilatéral sans vraiment ébranler leur propre sécurité. Il a poursuivi avec cette question: « Néanmoins, est-ce que les autres (états) ne souhaiteront pas acquérir la bombe pour précisément se protéger de la supériorité américaine ? Et les autres états nucléaires, qui ont investi tant d’argent pour atteindre ce statut, seront-ils disposés à le perdre à nouveau ? »
Ceci est une justification de l’après Guerre Froide pour la possession de l’arme nucléaire : l’arme nucléaire pour [protéger] le moins fort. C’est un rappel peu plaisant de ce qui a été perdu lorsque les mouvements de masse pour la paix, orchestrés par l’état, de l’ère communiste ont disparu du devant de la scène. Pendant la Guerre Froide aucun porte-parole de l’Allemagne de l’Ouest n’aurait eu l’idée de prendre la défense des supposées capacités de dissuasion de l’arme nucléaire soviétique. Il aurait simplement montré du doigt l’hypocrisie de la rhétorique anti-nucléaire des mouvements officiels pour la paix communiste, en l’opposant aux réelles actions pro-nucléaires des gouvernements communistes.
Soutenir l’idée que le pays le plus faible ait une bonne raison de posséder l’arme nucléaire présuppose l’acceptation inconditionnelle de la doctrine de dissuasion nucléaire. Pendant la Guerre Froide cette doctrine a été bien plus contestée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Au sein de l’OTAN elle a été contestée par des hommes politiques américains et des porte-parole de l’armée qui ont essayé d’encourager les gouvernements européens à augmenter leurs dépenses dans le domaine des armes conventionnelles. Elle a été contestée par les mouvements pour la paix, en particulier avec l’arrivée sur la scène anti-nucléaire des Suédois, suite au désarmement nucléaire unilatéral de la Suède à la fin des années 1960. L’argument était que la possession de l'arme nucléaire ne faisait que transformer un pays en une cible pour les armes nucléaires des autres états (nucléaires).
De nos jours alors qu'apparaissent de nouvelles guerres qui se justifient en termes de pays cible désireux d’obtenir l’arme nucléaire, cet argument-là, que les militaires suédois ont réussi à imposer aux leaders politiques pro-nucléaires et socio-démocrates de leur pays, paradoxalement n’est jamais entendu. Par contre, on explique comment des états militairement faibles vont inévitablement essayer d’obtenir l’arme nucléaire car ils n’ont pas d’autres moyens efficaces pour se défendre.
Considérons maintenant l'élément le moins fort [des deux ex-super puissances]: l'URSS possédait le second plus grand arsenal nucléaire au monde qui, à son apogée, comptait 30 000 armes nucléaires tactiques et stratégiques. Cet immense arsenal a été totalement incapable de prévenir la situation actuelle, avec de vastes portions des territoires de l’ancienne Union Soviétique directement occupés par l’armée américaine. Non seulement l’arsenal nucléaire de l’Union Soviétique a été totalement incapable d’assurer la défense de l’état Soviétique mais plus encore, si l’on compare avec la façon dont des états non nucléaires comme Cuba ont jusqu’à présent survécu en tant qu’états communistes, nous aurions toutes les raisons de penser que l’arsenal nucléaire soviétique a été plus qu’inutile et même a été le facteur principal de la vulnérabilité soviétique. Son existence a facilité le scénario en deux temps d’une «guerre nucléaire limitée» que l’OTAN a mis en application dans les années 1980 et qui a finalement abouti à la capitulation des Soviétiques.
Pendant la chute de l’Union Soviétique, la doctrine de dissuasion nucléaire a été largement discréditée aux yeux des anciens dirigeants communistes qui comprirent alors que leurs armes nucléaires n’allaient pas pouvoir les sauver. Boris Eltsine était désireux d’aller encore plus loin que Mikhail Gorbatchev en débarrassant l’Union Soviétique de ses armes nucléaires. A la suite du coup d’Etat de la ligne dure en août 1991, il proposa au parlement russe (la Duma) un désarmement nucléaire soviétique unilatéral à 95%. A cette époque les mouvements anti-nucléaires de l’Ouest étaient singulièrement léthargiques, et on ne les voyait contrôler aucun développement ni faire aucune proposition. Les tentatives de Eltsine pour parvenir au désarmement nucléaire de l'URSS sont passées presque inaperçues, à notre grand déshonneur, car les mouvements anti-nucléaires indépendants et une grande partie de la gauche parlementaire des pays de l’Ouest avaient jusqu’à présent soutenu Boris Eltsine dans son ascension politique. Nous n'avons pas été présents pour l’aider à obtenir probablement le seul élément positif de son programme : le désarmement nucléaire de l’Union Soviétique.
La situation qui a découlé de la chute de l’Union Soviétique a permis aux mouvements anti-nucléaires de l’Ouest de passer à l’offensive comme ils ne l’avaient jamais fait précédemment. En Grande-Bretagne, une des plaisanteries favorite des Conservateurs opposés au mouvement « Campaign for Nuclear Disarmement » (« Campagne pour le désarmement nucléaire ») consistait à dire que le CND devrait proposer aux soviétiques un désarmement nucléaire unilatéral. Précisément c’est ce que le CND aurait pu et même aurait dû faire au lendemain du coup d’Etat contre Gorbatchev en août 1991. Comment est-ce que la droite aurait pu organiser une résistance face à cette demande ? Il aurait été impossible POUR QUI QUE CE SOIT, en août 1991, de parler en faveur du droit du plus faible à l’arme nucléaire, comme le fait à présent en 2008 Christopher Bertram, dix-sept ans plus tard, après la réintroduction progressive et furtive non seulement de la doctrine de dissuasion nucléaire, qui ne rencontre plus de résistance, mais aussi après que les centrales nucléaires aient trouvé une nouvelle respectabilité.
A la fin de l’année 1991, la politique du CND a simplement consisté à affirmer que les armes nucléaires britanniques n’avaient désormais plus d’ennemi face à elle. Ceci ressemblait à une invitation à trouver de nouveaux ennemis, ce qui fut fait.
Ici nous touchons plus ou moins au seul point sur lequel je suis en désaccord avec Mikael Böök. Mikael affirme qu’à la suite de la chute de l’URSS « L’Europe est devenue le continent uni et relativement pacifique dont a toujours rêvé E.P Thomson et les activistes de « END » (« European Nuclear Disarmament »= « Désarmement Nucléaire Européen »). Ceci donne une image trompeuse de l’humeur qui prévalait au sein du mouvement anti-nucléaire à la fin des années 80 et au début des années 90. A la fin de sa vie Edward Thompson était profondément déprimé à la fois lorsque les guerres en Yougoslavie ont éclaté et par le fait que, alors que le Pacte de Varsovie s’était dissout, l’OTAN existait toujours. Il considéra ceci presque comme une réfutation des politiques que lui et « END » avaient menées tout au long des années 1980, et même comme le signe d’un échec.
Dans les années 1990 les anti-nucléaires ont certes remporté quelques succès, comme l’arrêt des essais nucléaires, mais pour l’essentiel le bilan est celui d’un nouvel échec. Quand en 1996, l’Inde a refusé de signer le Traité d'Interdiction Complète des Essais Nucléaires (Comprehensive Test Ban Treaty -), les mouvements anti-nucléaires ont pris, de façon quasi unanime, le parti du plus faible nucléaire en soutenant l’Inde qui accusait les Etats-Unis de violer l’Article IV du Traité de Non-Prolifération Nucléaire. Cette clause oblige les états nucléaires à mener « des négociations en toute bonne foi pour de réelles mesures envisageant au plus tôt l’arrêt de la course aux armes nucléaires et le désarmement nucléaire. » La position de l’Inde était que la violation du Traité de Non-Prolifération par les Etats-Unis, ne les plaçait pas en position d’exiger de l’Inde qu’elle adhère au Traité d'Interdiction Complète des Essais Nucléaires. A cette époque le soutien du mouvement anti-nucléaire à l’Inde a grandement compliqué la tâche du gouvernement pakistanais de Benazir Bhutto, qui à ce moment-là affrontait un mouvement islamiste qui s'opposait de manière véhémente à sa volonté de signer le TICE même si l’Inde refusait de faire de même. Le gouvernement de Bhutto est tombé peu de temps après que l’Inde ait défié avec succès les Etats-Unis. Le traité contre les essais nucléaires, avec toutes ses implications quant aux relations entre le Pakistan et l’Inde, a été un des facteurs qui a abouti à sa chute.
Ces dernières années les mouvements anti-nucléaires ont mené campagne contre les projets de l’OTAN d’installer des systèmes de Bouclier Anti-Missile en Europe Centrale. Jusqu’à présent, cette campagne a échoué. Au sommet de l’OTAN à Bucarest, les pays européens de l’OTAN ont voté le soutien aux Etats-Unis dans leur volonté de donner suite au projet de Bouclier Anti-Missile. A nouveau, comme avec l’Inde en 1996, les mouvements anti-nucléaires ont choisi de soutenir le plus faible nucléarisé. Kate Hudson, la présidente du « CND » a déclaré que le Bouclier Anti-missile de l’OTAN donnerait aux Etats-Unis la possibilité de « frapper sans crainte de représailles ». Ainsi, l’opposition au bouclier anti-missile est présentée en termes de défense de la force de dissuasion russe.
Maintenant, on peut dire un certain nombre de choses à propos des armes nucléaires russes, mais on peut surtout en dire que nous en savons très peu. Dans quelle mesure les militaires russes et le président russe contrôlent vraiment l’arsenal nucléaire russe, nous en savons très peu. Il semble que Gorbatchev, lui-même, ait refusé « d’appuyer sur le bouton » ou d’avoir quoi que ce soit à faire avec lui, même dans le cadre d’exercices militaires. Vladimir Putin a peut-être choisi, par le passé, d’utiliser cette image d’un homme à la tête d’une « puissance nucléaire » pour paraître plus fort et gagner des élections présidentielles, utilisant ainsi le même stratagème qui a si bien réussi aux politiciens pro-nucléaires de l’Ouest. Mais qu’y a-t-il vraiment derrière tout cela ? A la fin de l’année 1991, j’ai relevé un article de presse de Krioutchkov, le dernier dirigeant du KGB, qui déclarait au cours de son procès que le coup d’Etat de la ligne dure contre Gorbatchev était grandement motivé par la peur de voir l’arsenal nucléaire russe tomber sous le contrôle des Etats-Unis. A ce jour, mes recherches sur internet ne m’ont pas permis de confirmer les dires de cet article. Est-ce la vérité ? Que s’est-il passé depuis ce temps-là ? Lorsque Putin a manœuvré pour prendre la place de Yeltsin, quels marchés a-t-il conclu avec l’étranger au sujet des armes nucléaires ? Nous ne connaissons les réponses à AUCUNE de ces réponses. Nous devrions essayer de nous assurer le concours d’anciens collaborateurs de « END » comme Tair Tairov pour nous aider à trouver des réponses.
En attendant, faisons tout notre possible pour nous débarrasser de notre habitude de soutenir cette idéologie de l’après Guerre-Froide qui consiste à penser que le pays le plus faible a droit à une force de dissuasion nucléaire.
Une des meilleures façons d’y parvenir, comme l’explique Mikael Böök, et je suis entièrement d’accord avec lui, est de faire renaître le projet d’un Désarmement Nucléaire Européen.
Wayne Hall: “Nuclear Weapons for the Underdog”*
Texte traduit par Isabelle Pauthier, relu par Francine Fèvre
Badge du "European Nuclear Disarmament"
(“Désarmement Nucléaire Européen”)
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END (“European Nuclear Disarmament”=”Désarmement Nucléaire Européen”) fût l’une des principales voix britannique du mouvement anti-nucléaire indépendant. End est né d’une initiative pour un Désarmement Nucléaire Européen lancée à Londres en avril 1980. Le texte de cet Appel pour un Désarmement Nucléaire Européen dit ceci «Nous devons agir tous ensemble pour libérer l’ensemble du territoire européen, de la Pologne jusqu’au Portugal, des armes nucléaires, des bases aériennes et sous-marines et de toutes les institutions engagées dans la recherche ou la fabrication d’armes nucléaires. Nous devons organiser irrésistible pour une Europe libérée des armes nucléaires.» |
1 New Left Review, août-septembre 1991, p. 137